Un climat de tension s’installe entre le Cameroun et le Tchad sur le terrain stratégique des télécommunications. Depuis le début de la semaine, l’opérateur historique camerounais CAMTEL a procédé à la suspension de la connexion internet transfrontalière à destination du Tchad. En cause : des factures impayées, accumulées par son partenaire tchadien, SOTEL Tchad. Cette décision unilatérale a immédiatement plongé une partie du territoire tchadien dans un quasi-blackout numérique et a suscité une réaction au plus haut niveau de l’État.
Face à cette situation, le ministre tchadien des Télécommunications, de l’Économie numérique et de la Digitalisation de l’Administration, Dr Michel Boukar, s’est rendu en urgence à Yaoundé pour tenter de renouer le dialogue avec les autorités camerounaises et trouver une issue concertée à cette crise.
Une coupure aux ramifications politiques et économiques
La décision de CAMTEL d’interrompre la fourniture de l’accès internet par fibre optique à son partenaire tchadien, bien que non officiellement annoncée, a été confirmée par plusieurs sources proches du dossier et médias tchadiens. Le geste résulte d’une accumulation de dettes contractées par SOTEL Tchad, opérateur public en grande difficulté, dont le montant exact reste aujourd’hui enveloppé de silence. Sollicité par le média Digital Business Africa, le chef de division de la communication institutionnelle de CAMTEL, Éric Benjamin Lamère, a refusé de commenter les montants dus.
Selon des informations non confirmées, cette dette avoisinerait plusieurs milliards de francs CFA, fruit de nombreux mois d’arriérés sur la location de la bande passante et de la fibre optique reliant les deux capitales par l’axe N’Djamena–Kousseri.
Diplomatie numérique en cours à Yaoundé
Arrivé mardi soir au Cameroun, le Dr Michel Boukar est accompagné d’une délégation de hauts cadres de son ministère. Ensemble, ils ont entamé une série de rencontres techniques et politiques avec leurs homologues camerounais. Une première réunion s’est tenue mercredi au siège de CAMTEL, suivie ce jeudi 15 mai 2025 par une séance de travail élargie aux agences de régulation des deux pays : l’ART (Agence de Régulation des Télécommunications du Cameroun) et l’ARCEP (Autorité de Régulation des Communications Électroniques et des Postes du Tchad).
Au cœur des discussions :
- la révision des tarifs de location de fibre et d’accès internet,
- l’interconnexion de secours entre les villes de Mbere (Cameroun) et Nana (Tchad),
- la sécurisation physique du réseau dans les zones frontalières,
- et la révision du roaming régional, conformément aux lignes directrices de la CEMAC.
La journée s’achèvera par une réunion de synthèse au ministère camerounais des Postes et Télécommunications (MINPOSTEL), en présence de la ministre Minette Libom Li Likeng.
Une interdépendance technologique fragilisée
Le Cameroun constitue pour le Tchad la principale porte d’entrée vers les câbles sous-marins internationaux, via les stations d’atterrissage de Douala, Limbé et Kribi. Depuis 2011, les deux pays sont liés par un accord technique d’interconnexion, renforcé en 2021 par la signature d’un Mémorandum d’entente (MoU), destiné à encadrer les conditions de transmission de données à haut débit par fibre optique.
Cet accord prévoyait une montée en puissance des infrastructures numériques et un accroissement des échanges technologiques dans la sous-région. Or, la situation actuelle remet en question les fondements mêmes de ce partenariat, exposant les vulnérabilités d’un système de connectivité encore trop dépendant d’un seul axe de transit.
Un Tchad numérique en état d’urgence
Sur le terrain, les conséquences de cette suspension sont immédiates et sévères. Plusieurs entreprises locales, notamment dans les secteurs bancaire, commercial et éducatif, se retrouvent paralysées. Des services essentiels – paiements électroniques, e-administration, plateformes d’enseignement à distance – sont temporairement inaccessibles. La colère gronde parmi les citoyens, frustrés d’une interruption de service dont ils paient les frais sans en connaître les tenants ni les aboutissants.
« Nos ventes sont à l’arrêt. Même pour passer un simple appel WhatsApp à nos fournisseurs à Douala, c’est devenu impossible. »
— Un commerçant en ligne de N’Djamena
SOTEL Tchad : l’ombre d’un naufrage structurel
Créée en 2000 à partir de la scission de l’ONPT, SOTEL Tchad traîne depuis plus d’une décennie des difficultés chroniques. Sous-équipée, déficitaire, mal gérée selon plusieurs audits successifs, l’entreprise peine à s’adapter aux exigences du marché numérique moderne. En avril dernier, le gouvernement tchadien a évoqué une possible ouverture du capital à des partenaires privés ou internationaux, dans l’objectif d’assainir ses finances et relancer ses activités.
Cette opération de sauvetage n’a toutefois pas encore produit d’effets concrets, laissant l’opérateur dans un état de fragilité extrême, au moment même où il doit faire face à des tensions diplomatiques avec son fournisseur stratégique.
Une vision partagée de l’intégration régionale
Si Minette Libom Li Likeng, la ministre camerounaise des Poste et Télécomunication, ne s’est pas exprimée publiquement sur les négociations en cours entre CAMTEL et SOTEL Tchad, ses déclarations passées permettent de mieux comprendre la posture camerounaise dans ce type de dossier. Déjà en 2018, dans le cadre d’une rencontre avec l’Union internationale des télécommunications (UIT), la ministre soulignait l’importance d’une intégration numérique régionale fondée sur la « transparence, la solidarité et la régulation concertée ».
Cette vision s’inscrit pleinement dans l’esprit du mémorandum d’entente signé en 2021 avec le Tchad, et demeure plus que jamais d’actualité dans un contexte où les infrastructures numériques sont cruciales pour le développement et la stabilité régionale.
Et maintenant ?
Les prochaines heures seront décisives. Si un accord rapide n’est pas trouvé, le Tchad pourrait se tourner vers des alternatives techniques plus coûteuses, via le Soudan ou le Niger, au risque d’aggraver sa fracture numérique. Du côté camerounais, une solution serait souhaitable pour ne pas compromettre la diplomatie numérique patiemment construite depuis une décennie.
La reprise du dialogue est un signe positif. Reste à savoir si la volonté politique suffira à dépasser les logiques de créance pour restaurer l’un des maillons clés de la connectivité régionale.
📰 À retenir :
- CAMTEL a suspendu Internet au Tchad en raison d’une dette contractée par SOTEL Tchad.
- Le ministre tchadien des Télécoms est en mission diplomatique à Yaoundé.
- Les négociations portent sur les tarifs, la redondance, la sécurité des réseaux et le roaming régional.
- Cette crise révèle les faiblesses structurelles de l’interconnexion numérique en Afrique centrale.






























































