Alors que le Cameroun célèbre en grande pompe la 53ᵉ édition de la Fête de l’Unité Nationale, une autre réalité s’impose avec violence dans la sphère numérique : celle d’un pays fracturé par un tribalisme en ligne de plus en plus décomplexé. Ce phénomène, loin d’être marginal, illustre une rupture alarmante entre l’idéal républicain et la brutalité des interactions sur les réseaux sociaux.
Analyse d’un paradoxe qui interpelle à l’ère du tout-numérique.
« J’ai été traitée de “sale Bassa” juste pour avoir défendu une chanteuse sur TikTok. Je n’avais jamais ressenti autant de haine pour quelque chose d’aussi futile », raconte Ingrid, étudiante à l’Université de Yaoundé II.
Comme elle, des milliers de jeunes Camerounais subissent — ou propagent — un tribalisme devenu viral. Ce 20 mai 2025, alors que les discours officiels célèbrent l’unité, un autre Cameroun se révèle sur TikTok, Facebook, WhatsApp ou X : divisé, acrimonieux, dominé par des stéréotypes ethniques et des discours haineux.
L’outil de lien devenu arme de division
L’ironie est cruelle. À l’origine conçus pour abolir les distances, favoriser l’échange et construire des ponts entre citoyens, les réseaux sociaux se transforment parfois en catalyseurs de la haine ethnique.
Selon un rapport de l’ADISI-Cameroun (2024), plus de 70 % des jeunes camerounais actifs en ligne sont confrontés chaque semaine à des contenus à connotation ethnique discriminatoire. Entre janvier 2023 et mars 2025, ce sont plus de 18 000 contenus haineux liés à l’identité communautaire qui ont été supprimés par Meta et le Minpostel.
Dans son discours du 10 février 2022, le président Paul Biya appelait déjà la jeunesse à « condamner fermement l’usage répréhensible des réseaux sociaux pour véhiculer la haine, la division et la stigmatisation ethnique ». Pourtant, les hashtags comme #MonVillageDAbord, #OnNeMangePasEnsemble ou #TeamDuNord témoignent d’un écosystème numérique de plus en plus tribal.
Pourquoi le tribalisme numérique prospère-t-il au Cameroun ?
Quatre facteurs principaux expliquent cette dérive préoccupante :
- L’anonymat numérique, qui encourage les propos violents sans conséquence directe ni immédiate.
- Le déficit d’éducation au numérique, qui laisse la place à la désinformation, aux fake news et à la manipulation émotionnelle.
- Des lois inadaptées ou mal appliquées, malgré l’existence de textes condamnant la haine en ligne.
- Une frustration socio-économique croissante, qui alimente le repli identitaire et le rejet de l’« autre ethnique ».
📊 Le Tribalisme Numérique en Quelques Chiffres (2023–2025)
18 423 contenus haineux liés à l’identité supprimés par Meta et le Minpostel (source : ADISI/Meta).
Moins de 10 plaintes pour discours haineux traitées juridiquement depuis 2023.
Que fait l’État face à ce fléau ? Entre encadrement et sensibilisation
Le gouvernement camerounais a engagé plusieurs initiatives pour endiguer le phénomène :
La Ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, multiplie les prises de position fermes. Lors d’un forum sur la cybersécurité en mars 2024, elle affirmait :
« Le cyberespace n’est pas une zone de non-droit. Chaque clic, chaque partage engage notre responsabilité collective. »
Parmi les actions concrètes :
- Le programme “Patriotes des Réseaux Sociaux”, lancé en 2022, mobilise des milliers de jeunes e-volontaires pour promouvoir le civisme numérique et contrer les discours haineux.
- Le renforcement du cadre légal, notamment sur la diffamation, l’usurpation d’identité et l’incitation à la haine, vise à poser un cadre plus dissuasif. Toutefois, l’application effective des sanctions demeure un défi récurrent.
Un mal camerounais… mais pas unique : cas comparés en Afrique
Le Cameroun n’est pas seul face à cette problématique. D’autres pays africains ont initié des politiques numériques plus proactives :
- Le Rwanda, fort de son expérience douloureuse, a mis en place des cellules de veille numérique qui coopèrent avec les plateformes pour filtrer les contenus à caractère ethnique.
- Le Nigeria a instauré une surveillance renforcée des discours communautaires en ligne, couplée à un régime de sanctions progressif.
Ces expériences montrent qu’une régulation intelligente est possible, à condition de garantir transparence, équilibre et respect des libertés fondamentales.
La résistance citoyenne : des voix qui s’élèvent contre la haine
Heureusement, la société civile ne reste pas silencieuse. Plusieurs initiatives locales méritent d’être saluées :
- Des influenceurs et figures publiques camerounaises, conscients de leur impact, mènent des campagnes de sensibilisation en ligne avec des hashtags fédérateurs comme #CamerounUnEtIndivisible ou #VivonsEnsemble.
- L’ONG WILPF Cameroon (Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté) mène un programme innovant intitulé “Web Influenceurs pour la Paix”, axé sur la formation d’adolescents au fact-checking et à la gestion de conflits numériques.
- Le sociologue Charles Gueboguo, expert reconnu des dynamiques identitaires, rappelle que « la fracture numérique est aussi une fracture sociale », et plaide pour un encadrement éthique et inclusif du cyberespace.
Cinq pistes pour un numérique réconciliateur
Voici quelques propositions concrètes pour transformer le numérique camerounais en vecteur de cohésion :
- Éduquer dès le secondaire : introduire des modules obligatoires de citoyenneté numérique et éducation aux médias.
- Adapter les lois existantes et s’inspirer d’expériences réussies ailleurs en Afrique pour renforcer la régulation sans brider la liberté d’expression.
- Créer des “Cellules Numériques de Paix” dans chaque région, pilotées par des jeunes formés à la modération citoyenne.
- Impliquer les plateformes (Meta, TikTok, X…) dans une co-régulation locale avec obligation de transparence sur leurs algorithmes et leurs actions au Cameroun.
- Valoriser les figures positives : organiser des prix ou campagnes médiatiques mettant à l’honneur les créateurs et leaders qui œuvrent pour l’unité nationale.
Conclusion : Et si le 20 mai 2025 marquait le début d’une Unité 2.0 ?
Le tribalisme numérique ne doit pas être considéré comme une fatalité. C’est un enjeu majeur de société, au croisement du numérique, de la citoyenneté et de la paix.
Reconnaître le problème, en comprendre les racines, et y répondre par l’intelligence collective : voilà le vrai patriotisme numérique.
Sommes-nous prêts à faire du web un espace d’unité nationale ? Ou continuerons-nous à y refléter nos divisions les plus profondes ?






























































