Enquête – Smartphones Tecno, Itel, Infinix ou Samsung : que valent réellement les applications préinstallées qui encombrent nos téléphones au Cameroun ? Décryptage des enjeux techniques, sécuritaires, économiques et environnementaux d’un phénomène souvent sous-estimé.
Des applications « cadeaux »… à quel prix ?
Sur un smartphone flambant neuf, tout semble prêt à l’usage dès le premier allumage : applications de météo, jeux, navigateurs alternatifs, outils de santé ou encore plateformes de streaming. Derrière cette apparente générosité logicielle, se cache une réalité moins reluisante : celle des bloatwares, ces applications préinstallées qui s’invitent dans la mémoire des téléphones sans que l’utilisateur ne les ait demandées.
Ces logiciels, souvent intégrés par les fabricants comme Tecno, Itel, Infinix ou Samsung, ou directement par les opérateurs (comme MTN ou Orange Cameroun via des apps comme Max It ou MyMTN), ont en commun d’être difficiles, voire impossibles à supprimer.
Une stratégie commerciale bien rodée
Les bloatwares ne relèvent pas du hasard. Ils obéissent à une logique de monétisation des smartphones à bas coût : des entreprises paient les constructeurs pour que leurs applications soient préinstallées par défaut. Cela leur garantit une présence directe sur des millions d’appareils dès leur activation.
Chez Transsion Holdings — le groupe derrière Tecno, Itel et Infinix, qui domine le marché camerounais avec près de 65% de parts selon IDC Africa 2024 — cette stratégie est particulièrement visible. Un Tecno Spark 20 neuf, par exemple, peut embarquer plus de 25 applications tierces dès le premier démarrage. On y retrouve souvent :
- des jeux préinstallés (souvent avec des publicités intégrées),
- des navigateurs alternatifs aux performances douteuses,
- des gestionnaires de batterie inutiles,
- des versions d’essai de services cloud ou de streaming.
Risques techniques, sécuritaires, ergonomiques et environnementaux
Bien que certaines applications puissent s’avérer utiles, la majorité des bloatwares posent des problèmes bien réels :
Stockage saturé dès l’achat
Sur des modèles d’entrée de gamme disposant de 64 Go ou moins de stockage, comme l’Itel P40+, les bloatwares peuvent occuper jusqu’à 5 Go de mémoire, sans possibilité de suppression. Une contrainte qui pousse de nombreux utilisateurs à acheter une carte microSD dès les premiers jours.
Performances dégradées
Certaines de ces apps tournent en tâche de fond, consommant CPU et RAM, ce qui ralentit le téléphone, augmente la température et accélère la décharge de la batterie.
Collecte de données silencieuse
Des études menées par Privacy International et Kaspersky Lab ont montré que certains bloatwares collectent des données utilisateurs sans consentement clair. Sur certains modèles d’Infinix, des applications telles que XShare ou Palm Store envoient régulièrement des informations à des serveurs externes, y compris hors d’Afrique.
Publicités invasives et redirections douteuses
Certains bloatwares intègrent des modules publicitaires qui s’affichent automatiquement, voire redirigent vers des boutiques d’applications alternatives moins sécurisées, exposant ainsi les utilisateurs à des risques de malwares.
Impact environnemental lié à l’obsolescence accélérée
Même si les bloatwares n’ont pas un impact direct sur la fabrication des smartphones, leur présence réduit significativement la performance et parfois la durée de vie utile des appareils. En conséquence, les utilisateurs remplacent plus vite leurs téléphones, contribuant à la surconsommation et à la production massive de déchets électroniques.
La fabrication d’un smartphone requiert en moyenne 30 kg de matières premières, souvent extraites dans des zones sensibles écologiquement et socialement, et génère 75% des émissions de gaz à effet de serre (GES) liées à son cycle de vie. La majorité des téléphones sont utilisés moins de 3 ans avant d’être remplacés, et seulement 5% sont effectivement recyclés. Ainsi, l’accélération du renouvellement causée par les ralentissements liés aux bloatwares participe indirectement à la pollution des sols, de l’air et à la surexploitation des ressources naturelles.
Quelles solutions pour les utilisateurs ?
Face à cette invasion numérique silencieuse, plusieurs approches sont possibles, selon le degré de contrôle que vous souhaitez exercer sur votre appareil.
| Méthode | Difficulté | Risques | Gains | Notes complémentaires |
|---|---|---|---|---|
| Désinstallation classique | Faible | Aucun | Libère peu d’espace | Ne fonctionne que pour peu d’applications sur Transsion |
| Utilisation d’ADB | Moyenne à élevée | Faute de manipulation possible | Libère espace, désactive processus | Nécessite un ordinateur et des compétences techniques |
| Rooter l’appareil | Élevée | Annulation garantie, instabilité possible | Éradication totale des bloatwares | Risqué, réservé aux utilisateurs avancés |
Option 1 : Désinstallation classique (si possible)
Depuis l’écran d’accueil : Appui long > « Désinstaller » (si disponible).
Via les paramètres Android : Paramètres > Applications > Sélection de l’app > « Désinstaller » ou « Désactiver ».
Limite : sur les appareils Transsion, cette méthode ne fonctionne que pour une poignée d’applications. La majorité sont verrouillées au niveau système.
Option 2 : Utiliser ADB (Android Debug Bridge)
Une méthode avancée, mais sans root. Elle permet de désinstaller une application pour l’utilisateur courant sans la supprimer du système :
- Activer les options développeur (tapoter 7 fois sur le numéro de build).
- Activer le débogage USB.
- Installer ADB sur un ordinateur.
- Brancher le smartphone, puis exécuter :
adb shell pm list packagesadb shell pm uninstall --user 0 com.nomdupackage
Avantage : libère de l’espace, désactive les processus en tâche de fond.
Inconvénient : nécessite un minimum de maîtrise technique.
Option 3 : Rooter l’appareil (déconseillé aux novices)
Le root donne un accès total au système, permettant de supprimer tout type d’application, y compris les bloatwares système. Cependant :
- Cela annule la garantie constructeur.
- Risque de rendre le téléphone instable voire inutilisable.
- Nécessite des applications spécifiques comme System App Remover, Magisk, etc.
Témoignages du terrain
Dans un boutique de dépannage de Douala, Jules, technicien mobile, témoigne :
« La majorité des clients viennent pour des téléphones lents alors qu’ils sont neufs. On nettoie le système, on désinstalle les bloatwares avec ADB, et ça change tout. Sur un Itel S23+, on libère parfois 2 à 3 Go rien qu’avec ça.«
Même constat dans les zones rurales. À Garoua, une enseignante déplore :
« Je n’arrivais plus à faire mes cours avec WhatsApp parce que le téléphone me disait que la mémoire était pleine, alors que je n’avais presque rien installé moi-même.«

Vers une régulation nécessaire ?
Au-delà des solutions individuelles, le phénomène des bloatwares pose une question de régulation. Dans certaines régions comme l’Union européenne ou l’Inde, des obligations de désinstallation ont été imposées aux constructeurs pour protéger les droits des consommateurs. Par exemple :
- En Europe, la législation exige que les utilisateurs puissent supprimer facilement les applications préinstallées, excepté celles indispensables au système. Les constructeurs doivent également être transparents sur ces pratiques.
- En Inde, les autorités ont récemment sanctionné des pratiques abusives liées aux bloatwares, favorisant plus de contrôle au profit des consommateurs.
Au Cameroun, ce débat reste largement absent, alors même que le taux de pénétration des smartphones dépasse désormais les 52%, selon l’ART (2024). La transparence logicielle, l’accès au choix et la protection des données personnelles deviennent pourtant des enjeux cruciaux de souveraineté numérique, qui mériteraient un encadrement réglementaire clair.
Conseils pour éviter l’installation de nouveaux bloatwares
- Lors de l’achat d’un smartphone, privilégiez les modèles avec Android One ou des versions « propres » d’Android, comme les Google Pixel.
- Après réception, ne suivez pas aveuglément les applications proposées lors des mises à jour ou personnalisations. Désactivez ou évitez d’installer les apps non souhaitées.
- Désactivez les mises à jour automatiques d’applications non essentielles.
- Utilisez un gestionnaire d’applications pour surveiller les permissions et les usages en tâche de fond.
- Restez vigilant face aux offres promotionnelles trop attractives, susceptibles d’inclure des logiciels imposés.
Conclusion : se réapproprier son smartphone
Bien que discrets, les bloatwares influencent profondément l’expérience utilisateur, les performances, la sécurité, la vie privée et, indirectement, l’environnement par la diminution de la durée d’usage des téléphones au Cameroun. Connaître les moyens de les maîtriser, voire de s’en débarrasser, devient une compétence essentielle.
KAMERANDROID recommande aux utilisateurs :
- de privilégier les smartphones Android « propres » (Android One ou Pixel),
- d’apprendre les bases de l’ADB pour reprendre le contrôle,
- de rester vigilants face aux offres trop alléchantes où le prix cache souvent une lourde charge logicielle invisible,
- et d’adopter une démarche durable pour limiter leur impact environnemental.
Pour aller pus loin :
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- Neuf ou d’occasion : quel smartphone choisir en 2024 ?
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