Quand la modernisation des télécoms devient un pari risqué
Au Cameroun, l’opérateur historique Camtel se retrouve au cœur d’une polémique majeure. Accusée par la Chambre des comptes d’avoir « bradé son indépendance » au profit de ses partenaires chinois, Huawei et la China Eximbank, l’entreprise publique illustre un dilemme stratégique : comment moderniser ses infrastructures tout en préservant la souveraineté nationale ?
De la dette à la dépendance
Depuis 2007, Camtel s’est tourné vers la China Eximbank pour financer ses projets structurants.
- 2007 : Projet CDMA – prêt concessionnel de 29 milliards CFA pour installer un réseau CDMA, exécuté exclusivement par Huawei.
- 2015 : Réseau à Large Bande (phase II) – financement colossal de 337 millions USD (≈ 199 milliards CFA) pour déployer la fibre optique dans 13 villes, toujours confié à Huawei.
La Chambre des comptes dénonce un choix « qui a lié l’opérateur à un seul fournisseur, réduisant ses marges de négociation et compromettant son indépendance stratégique ».
Huawei, partenaire ou maître d’œuvre incontournable ?
Si Huawei a permis des avancées visibles — backbone national, extension de la fibre, interconnexion aux câbles sous-marins —, sa position dominante inquiète. En effet, l’ensemble des architectures techniques et du matériel dépendent de l’entreprise chinoise.
Un expert camerounais en cybersécurité explique :
« Lorsqu’un opérateur stratégique confie la totalité de son infrastructure à un seul partenaire étranger, il prend le risque de perdre la maîtrise de la donnée nationale. Dans le cas de Camtel, Huawei n’est pas seulement un fournisseur : il est devenu un gestionnaire indirect. »
Quand la dette se transforme en piège
À la question de savoir si le Cameroun a tiré profit de ces financements, les chiffres apportent une réponse nuancée. En 2019, le pays suspend ses remboursements, obligeant Eximbank à geler les décaissements. Résultat : une dette chinoise représentant désormais 65 % de la dette extérieure bilatérale du Cameroun (Business in Cameroon).

Selon les données publiées en 2024, rien qu’au premier trimestre, le Cameroun a dû verser 148,2 milliards CFA à Eximbank (dont 113,5 milliards en capital et 34,7 milliards en intérêts).
Les arguments en faveur du partenariat chinois
Bien que critiquée, la coopération avec Huawei et Eximbank présente aussi des avantages notables :
- Financement rapide : contrairement aux bailleurs occidentaux, la Chine propose des prêts concessionnels sans conditionnalités politiques lourdes.
- Avancées technologiques : le Cameroun a pu bâtir en moins de deux décennies un réseau de fibre optique compétitif, connecté aux câbles sous-marins internationaux.
- Formation et transfert de compétences : Huawei a ouvert des programmes de formation locale (ICT Academy, Seeds for the Future) pour accompagner des ingénieurs camerounais.
Ces éléments expliquent pourquoi de nombreux pays africains, y compris le Cameroun, continuent de recourir à la Chine malgré les critiques.
Camtel, opérateur ou simple exécutant ?
La Chambre des comptes va plus loin en estimant que Camtel s’est transformé en « exécutant sous tutelle ». Derrière les prêts concessionnels aux conditions attractives (faible taux, longs différés), se cacherait en réalité un modèle de dépendance financière et technique.

Cette situation place l’opérateur historique dans une position délicate : comment affirmer sa souveraineté numérique si ses infrastructures critiques sont pilotées par des technologies et financements étrangers ?
Un piège africain bien connu
Le Cameroun n’est pas un cas isolé.
- Zambie : endettée auprès de la Chine pour la modernisation de ses réseaux, Lusaka a dû céder des parts de contrôle dans certaines infrastructures stratégiques.
- Kenya : le projet de train Nairobi-Mombasa, financé par la Chine, est devenu un fardeau budgétaire.
- Djibouti : sa dette publique est contrôlée à plus de 70 % par Pékin, avec Huawei comme acteur clé des télécoms.
Ainsi, l’expérience camerounaise s’inscrit dans une tendance continentale où les financements chinois séduisent par leur rapidité, mais suscitent des inquiétudes profondes quant à la souveraineté.
Diversification : les pistes possibles pour le Cameroun
Bien que la critique soit récurrente, plusieurs alternatives concrètes existent et pourraient inspirer le Cameroun :
- Opérateurs concurrents : MTN, Orange ou Airtel Africa disposent d’une expertise régionale solide et investissent dans les infrastructures locales, tout en favorisant une concurrence bénéfique pour les prix et la qualité de service.
- Solutions satellitaires : l’arrivée de Starlink, OneWeb ou Eutelsat ouvre de nouvelles perspectives pour connecter les zones enclavées, limitant la dépendance exclusive à la fibre posée par Huawei.
- Câbles sous-marins multi-acteurs : les projets Equiano (Google) et 2Africa (Meta et consortium international) renforcent la capacité du continent à diversifier ses points d’accès mondiaux.
- Expériences régionales : au Nigeria et en Afrique du Sud, la cohabitation entre plusieurs opérateurs majeurs et le recours simultané à des technologies satellitaires et câblières a favorisé une plus grande résilience du secteur.
À cela s’ajoutent des politiques publiques : mise en concurrence transparente des marchés publics, co-investissements entre acteurs africains dans les data centers, et encouragement d’initiatives panafricaines pour mieux garder la maîtrise des données locales.
Conclusion critique : un choix stratégique à faire
Camtel incarne un dilemme africain : accepter des financements massifs qui accélèrent la modernisation numérique, mais au risque de sacrifier une part de souveraineté nationale.
En effet, l’alerte de la Chambre des comptes ne doit pas être perçue comme une simple formalité d’audit, mais comme un signal stratégique. Si le Cameroun n’explore pas des partenariats alternatifs — régionaux, européens, africains ou multilatéraux —, il risque de se retrouver prisonnier d’un modèle où Huawei et Eximbank dictent les règles du jeu.
Et maintenant ?
Le Cameroun se trouve à la croisée des chemins : poursuivre une dépendance assumée vis-à-vis de Huawei et Eximbank, ou repenser son modèle pour diversifier ses partenaires et affirmer sa souveraineté numérique.
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