En 2020, le Cameroun a failli devenir l’un des premiers pays d’Afrique centrale à prélever une taxe sur les smartphones directement via le crédit de communication mobile. L’annonce de cette mesure, portée par la Direction générale des douanes et une société privée mandatée par l’État, avait suscité un tollé dans l’opinion publique avant d’être suspendue par le chef de l’État. Que s’est-il réellement passé ? Et pourquoi le débat reste-t-il toujours aussi sensible aujourd’hui ?
Contexte juridique et administratif
Inscrite dans la loi de finances 2019 et rendue opérationnelle en octobre 2020 par une décision conjointe de la Douane camerounaise et du ministère des Finances, cette taxe visait à récupérer 33 % de la valeur en douane des terminaux électroniques importés, notamment les smartphones, tablettes et modems. L’objectif annoncé : lutter contre l’évasion douanière, estimée à plusieurs milliards de francs CFA par an, en modernisant la collecte. Selon certaines projections, la Douane espérait multiplier par 25 les recettes issues des téléphones importés.
Mais là où l’innovation a suscité le plus de débats, c’est dans le mode de perception : le paiement devait s’effectuer non pas à l’achat de l’appareil, mais après la première connexion au réseau mobile. Une plateforme technique privée, opérée par l’entreprise Arintech – prestataire controversé sélectionné sans appel d’offres public connu – aurait identifié l’IMEI du téléphone et déclenché un prélèvement automatique depuis le crédit de communication de l’usager, par tranches journalières de 0,5 %.
Cette mesure s’inscrivait dans un dispositif plus large, qui prévoyait également une taxe de 200 FCFA pour chaque application téléchargée via Internet, selon un arrêté du ministère des Postes et Télécommunications. Cette disposition, bien que moins médiatisée, avait elle aussi soulevé des inquiétudes sur l’accessibilité numérique.
📱 Comment cela aurait fonctionné
Scénario projeté par les autorités :
- Achat d’un téléphone neuf ou importé.
- Première connexion à un réseau mobile camerounais.
- Détection de l’IMEI par la plateforme Arintech.
- Calcul automatique du montant à régler (33 % de la valeur d’usine).
- Paiement via prélèvement sur le crédit de communication.
En théorie, cette solution permettait une traçabilité numérique complète des flux de téléphones non déclarés en douane. En pratique, elle soulevait de nombreuses zones d’ombre, notamment sur la sécurité des données, le consentement des usagers et la conformité monétaire. La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) n’avait d’ailleurs pas été officiellement saisie sur la légalité de ce prélèvement via monnaie électronique.
Réactions et contestations
Dès la publication du décret d’application, les réactions ont été vives. Sur les réseaux sociaux, les hashtags comme #EndFoneTaxe ont vu le jour. Des voix politiques ont également exprimé leur désaccord, à l’instar du député Jean-Michel Nintcheu ou de Cabral Libii. Plusieurs associations de consommateurs, dont la Ligue camerounaise des consommateurs, ont alerté sur le caractère régressif de la taxe.
Dans les rues, si la taxe avait été appliquée, les réactions auraient pu être musclées. Rodrigue, vendeur de téléphones, imagine : « Je ne sais pas comment les gens auraient réagi si leur crédit disparaissait sans prévenir. »
Même scepticisme chez Nadia, étudiante : « Est-ce qu’on nous aurait vraiment expliqué comment fonctionne cette déduction ? »

Suspension présidentielle et suites administratives
Le 19 octobre 2020, la Présidence de la République ordonne la suspension du processus. Dans une lettre signée du secrétaire général de la présidence, il est demandé au ministre des Finances de revoir le mécanisme et de proposer une alternative.
Ce retournement de situation reflète le caractère explosif de la mesure, dans un pays où plus de 80 % de la population accède à Internet via son téléphone mobile. Depuis lors, la Direction générale des douanes a entamé une réflexion sur de nouvelles méthodes de collecte électronique plus consensuelles, impliquant des échanges avec les opérateurs télécoms et des experts du numérique.
Comparatif régional
| Pays | Taxe similaire | Mode de perception | Acceptabilité sociale |
|---|---|---|---|
| Cameroun | Oui (33 %, suspendue) | Via crédit mobile (projeté) | Forte opposition |
| Sénégal | Oui (20 %) | Paiement douanier classique | Acceptation modérée |
| Côte d’Ivoire | Oui (18 %) | Intégrée aux importations | Acceptation partielle |
| RDC | Non | – | – |
Perspectives et enjeux
Cette séquence met en lumière les limites d’une modernisation fiscale conduite sans dialogue ni transparence. La gestion de la donnée (IMEI, SIM, localisation) mérite un encadrement juridique strict. L’État aurait gagné à associer les opérateurs et les usagers à la réflexion. Le cas camerounais démontre aussi que la fiscalité numérique, pour être légitime, doit respecter les principes de consentement éclairé, de transparence contractuelle et d’équité sociale.
Conclusion
La taxe sur les téléphones portables, bien que suspendue, reste un cas d’école sur les tensions entre fiscalité, technologie et inclusion. Il s’agit aujourd’hui de penser une politique numérique plus légitime, transparente et inclusive pour accompagner la transformation digitale du Cameroun. Le dialogue entre les parties prenantes – État, opérateurs, consommateurs – sera crucial pour toute réforme future.
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