La mise en place du roaming gratuit entre le Cameroun et le Tchad constitue une étape majeure dans la coopération numérique régionale. Saluée comme une mesure innovante facilitant la communication transfrontalière, elle ouvre la voie à une intégration télécom plus poussée au sein de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Cependant, cette avancée stratégique ne doit pas occulter les défis techniques, économiques et sociaux qui conditionnent sa réussite et sa pérennité.
Inclusion numérique des zones rurales et frontalières : un défi majeur
Si le roaming gratuit supprime une barrière tarifaire importante, il reste un fait incontestable : la couverture réseau dans les zones rurales et frontalières demeure faible, voire inexistante. Selon les données récentes de l’UIT (Union Internationale des Télécommunications), environ 60 % de la population rurale en Afrique centrale n’a pas accès à un service mobile de qualité. Au Cameroun, la couverture 3G/4G dans ces zones ne dépasse pas 45 % en 2024, ce qui limite l’impact direct du roaming gratuit sur les populations les plus isolées.
Pour que ces dernières bénéficient réellement de cette avancée, il est impératif d’accompagner le roaming gratuit d’une densification ciblée des infrastructures, en combinant les technologies traditionnelles (sites cellulaires) et alternatives (réseaux communautaires, solutions satellites à faible coût). L’intégration de ces initiatives dans un cadre régional harmonisé pourrait accélérer l’inclusion numérique, un enjeu fondamental pour réduire la fracture digitale.
Cyber-résilience : lacunes à combler pour garantir la confiance numérique
La sécurité des données personnelles fait aujourd’hui l’objet d’une attention croissante. Toutefois, la robustesse des infrastructures télécom face aux cyberattaques — souvent qualifiée de cyber-résilience — reste un volet insuffisamment détaillé dans les communications officielles. Le manque de détails sur la mise en place d’une stratégie conjointe de cyber-résilience est préoccupant, surtout à l’heure où les attaques ciblant les infrastructures critiques se multiplient en Afrique.
La confiance des usagers dans cette nouvelle interconnexion dépendra autant de la protection de leurs données que de la capacité des opérateurs et régulateurs à prévenir, détecter et répondre efficacement aux incidents cybernétiques. Des initiatives conjointes, incluant des protocoles de partage d’informations sur les menaces et des exercices de simulation, doivent être rapidement établies pour garantir la continuité et la résilience du réseau.
Modèles économiques innovants : la clé d’une pérennité financière
La suppression des frais de roaming engendre une perte substantielle de revenus pour les opérateurs, qui doivent néanmoins assurer des investissements continus pour maintenir et moderniser les réseaux. Il est crucial d’explorer des modèles économiques innovants, au-delà des ajustements tarifaires classiques, afin d’encourager l’investissement et l’innovation.
Par exemple, le développement de services à valeur ajoutée transfrontaliers, tels que le mobile money interopérable ou des offres convergentes incluant voix, data et contenus numériques, pourrait générer de nouvelles sources de revenus. L’expérience d’autres régions (comme l’Union Européenne) montre que la mise en place de mécanismes d’incitation financière et de partenariats publics-privés favorise la durabilité des accords de roaming gratuit.
Gouvernance multi-acteurs et transparence : vers une meilleure redevabilité
Au-delà des opérateurs et des régulateurs (ART au Cameroun, ARCEP au Tchad), l’implication de la société civile, des start-ups et du secteur privé est essentielle pour enrichir les perspectives et stimuler l’innovation locale. Leur participation active dans les discussions permettrait de mieux adapter les services aux besoins réels des usagers et d’identifier de nouvelles opportunités économiques.
Par ailleurs, la transparence dans le suivi et l’évaluation de l’accord est un levier indispensable pour asseoir la crédibilité et la confiance. La publication régulière de rapports publics, détaillant les indicateurs de performance (nombre d’abonnés transfrontaliers, volume de trafic roaming, qualité de service, impact économique), assurerait une redevabilité forte et favoriserait une communication claire auprès des citoyens.
Couverture Réseau et Usage du Roaming dans les Zones Rurales et Urbaines
Exemple illustrant l’accès réseau et l’utilisation du roaming gratuit en % selon les zones géographiques.
Conclusion : une stratégie régionale intégrée pour un impact durable
La mise en œuvre du roaming gratuit entre le Cameroun et le Tchad marque un tournant prometteur pour la connectivité en Afrique centrale. Toutefois, sa réussite durable exige une approche globale intégrée, articulant renforcement des infrastructures, cyber-résilience, modèles économiques viables et gouvernance inclusive.
L’enjeu est de taille : transformer cette mesure en un levier concret d’inclusion numérique et de compétitivité régionale, en capitalisant sur les enseignements du partenariat bilatéral pour étendre progressivement le roaming gratuit à l’ensemble de la CEMAC. Ce défi invite à une mobilisation collective et continue de tous les acteurs pour bâtir un écosystème télécom résilient, innovant et au service des populations.
Pour aller plus loin :
- Reprise de la coopération numérique entre le Cameroun et le Tchad : CAMTEL et SOTEL relancent l’interconnexion pour un avenir digital commun
- Crise numérique entre Yaoundé et N’Djamena : CAMTEL suspend l’internet au Tchad pour impayés – le ministre Boukar en mission diplomatique
- Vers une IA Made in Africa : Le Cameroun Trace sa Voie sous l’Impulsion de Minette Libom Li Likeng






























































