Dans un contexte où le numérique devient un levier central des stratégies nationales de développement économique et social, le Cameroun a investi dans des infrastructures digitales avancées, notamment plusieurs datacenters certifiés aux normes internationales. Pourtant, un paradoxe persiste : l’écosystème numérique local reste largement sous-exploité, freinant la transformation digitale attendue dans le pays.
Des infrastructures modernes, mais un écosystème en souffrance
Le pays compte quatre datacenters certifiés Tier III — ceux d’Orange, Camtel, MTN et ST Digital — garantissant une haute disponibilité, une sécurité et une redondance à la pointe des standards internationaux. Deux autres centres (Campost et Cenadi) affichent des certifications proches du Tier II, avec de bonnes pratiques mais quelques points de défaillance.
Ces infrastructures représentent un véritable atout stratégique pour le Cameroun. Elles offrent des garanties essentielles pour l’hébergement sécurisé et fiable des données, facteurs clés de compétitivité dans un monde numérique.
Pourtant, malgré ces avancées, la majorité des acteurs locaux, startups, PME et administrations publiques, n’exploitent pas pleinement ces ressources nationales. Beaucoup continuent à recourir à des solutions étrangères pour le stockage et le traitement des données, ce qui limite le contrôle national sur des informations sensibles et stratégiques.
Par exemple, une étude récente menée par le Centre d’Analyse et de Recherche en Technologies Digitales (CARTED) a montré que près de 65 % des startups technologiques au Cameroun utilisent encore des services cloud étrangers, principalement en raison d’un manque d’incitations et d’accompagnement technique pour migrer vers des solutions locales, plus sécurisées et adaptées aux besoins spécifiques du marché camerounais.
Ce décalage révèle un écosystème numérique fragmenté, avec une gouvernance qui privilégie l’investissement matériel sans accompagner suffisamment la structuration, la montée en compétences et l’intégration des usages numériques dans le quotidien des entreprises et des citoyens.
Enjeux de souveraineté et compétitivité
Le recours massif aux services d’hébergement étrangers fragilise la souveraineté numérique du Cameroun. Le contrôle et la protection des données stratégiques restent vulnérables, exposant le pays à des risques économiques et sécuritaires.
Par ailleurs, cette situation freine la compétitivité des entreprises locales, qui ne bénéficient pas d’un accès privilégié à des infrastructures performantes, adaptées et locales. Dans un contexte où la transformation numérique est un levier majeur de croissance et d’innovation, ces faiblesses risquent de creuser l’écart avec les économies numériques plus avancées.
Face à ces enjeux, il devient urgent de revoir en profondeur la gouvernance numérique camerounaise afin de maximiser l’impact des infrastructures sur le développement du pays.
Vers une gouvernance numérique plus cohérente et inclusive
Pour dépasser ce paradoxe, il est crucial que la gouvernance numérique camerounaise adopte une vision globale, intégrant infrastructures, usages et acteurs.
Cela passe notamment par :
- La mise en place de politiques publiques incitatives, encourageant les entreprises et administrations à privilégier les datacenters locaux.
- Le renforcement des capacités techniques et organisationnelles des acteurs nationaux, afin de stimuler l’innovation et l’adoption des technologies numériques.
- Le développement d’un cadre réglementaire clair et protecteur, garantissant la sécurité des données, la confidentialité et la confiance des utilisateurs.
- La promotion d’une coopération multisectorielle, impliquant gouvernement, secteur privé, universités et société civile, pour mobiliser toutes les ressources et compétences du pays.
Ces mesures sont en phase avec les réflexions plus larges sur la gouvernance numérique en Afrique, qui insistent sur la nécessité d’une approche pangouvernementale et pansociétale pour une transformation digitale réussie et durable.
« Le Cameroun dispose d’infrastructures numériques de pointe. C’est déplorable que malgré ce potentiel, plusieurs obstacles majeurs freinent l’essor de ces infrastructures. L’État doit soutenir et accompagner ce secteur clé de notre souveraineté numérique. »
Anthony Same
PDG de ST Digital, via Digital Business Africa
Conclusion
Le Cameroun possède les infrastructures techniques nécessaires pour soutenir une transformation numérique ambitieuse. Le véritable défi réside désormais dans la construction d’un écosystème numérique inclusif, performant et souverain.
Au-delà de la modernisation matérielle, la gouvernance numérique doit pleinement intégrer les acteurs locaux, garantir la souveraineté des données et stimuler l’innovation. Ce n’est qu’en relevant ces défis que le pays pourra exploiter tout le potentiel de ses datacenters certifiés et faire du numérique un moteur puissant de développement économique et social.
La réussite de cette transformation numérique dépendra de l’engagement concerté de tous les acteurs nationaux, pour faire du numérique un véritable moteur de développement durable au Cameroun.
Pour aller plus loin :
- Cameroun : Aucun Data Center Tier III Certifié ? Le Pr Chantal Weh Relance le Débat Malgré l’Annonce de CAMTEL
- Cameroun : CAMTEL Dévoile un Data Center Tier III à Zamengoué, Pilier de la Souveraineté Numérique
- Orange Cameroun Investit 1,5 Milliard FCFA dans ses Digital Centers : Une Vitrine de l’Innovation Numérique… Mais à Quel Prix ?
- Cameroun : une semaine sous tension pour la souveraineté numérique
- Microsoft renforce sa présence en France avec un investissement massif de 4 milliards d’euros






























































