En Afrique subsaharienne, la ruée vers la connectivité s’accélère. Portée par l’explosion des usages numériques – paiements mobiles, streaming vidéo, e-commerce, services en ligne –, la demande en Internet croît à un rythme vertigineux. Selon le cabinet Xalam Analytics, les investissements dans les infrastructures numériques ont atteint près de 7 milliards de dollars en 2024, contre 6,3 milliards en 2020. Mais derrière cette progression se cache une réalité contrastée : si les réseaux mobiles captent l’essentiel des financements, la fibre optique et surtout les centres de données restent à la traîne, freinant l’ambition de souveraineté numérique du continent.
Réseaux mobiles : la locomotive de la transformation digitale
Près de 60 % des investissements en 2024 ont été orientés vers les réseaux mobiles. Un choix stratégique dicté par l’urgence d’étendre la couverture 4G et de préparer l’arrivée de la 5G.
Dans un continent où plus de 70 % des connexions Internet se font via le mobile, l’enjeu est clair : éviter la saturation. Comme le souligne un analyste de Xalam, « le mobile est à l’Afrique ce que le haut débit fixe est à l’Europe : le socle de la révolution numérique ».
Au Cameroun, les opérateurs comme MTN, Orange et Camtel redoublent d’efforts pour améliorer la qualité de service, notamment en zone rurale. Mais le Cameroun n’est pas un cas isolé. En Afrique de l’Est, Safaricom au Kenya pousse l’innovation avec M-Pesa, tandis qu’en Afrique de l’Ouest, le Ghana et le Nigeria multiplient les plans de digitalisation et d’infrastructures pour soutenir l’explosion de leurs écosystèmes technologiques.
Fibre optique : un géant encore bridé par le “dernier kilomètre”
Deuxième poste d’investissement, la fibre optique a capté environ 20 % des dépenses. L’Afrique multiplie les câbles sous-marins – Equiano, 2Africa, ou encore le projet SAIL reliant le Cameroun au Brésil via Camtel-China Unicom. Ces infrastructures relient le continent aux hubs numériques mondiaux et promettent un Internet plus rapide et moins cher.
Mais un problème demeure : l’acheminement jusqu’aux foyers et PME. Sans solutions pour le fameux “dernier kilomètre”, la fibre restera un colosse aux pieds d’argile. Comme l’a résumé un expert de la Commission du haut débit pour le développement durable, « une fibre qui ne touche pas les utilisateurs est une autoroute numérique sans sortie ».
Des pays comme le Rwanda et l’Ouganda ont choisi une politique d’“open access” : le gouvernement finance les dorsales, puis les loue à tous les FAI à des conditions justes. Ce modèle réduit les coûts, stimule la concurrence et accélère la pénétration dans les zones rurales.

Data centers : le grand maillon faible
Avec moins de 7 % des investissements sur les quatre dernières années, le segment des centres de données reste le parent pauvre. Or, héberger les données localement est un enjeu vital pour réduire la dépendance aux géants étrangers du cloud (AWS, Microsoft Azure, Huawei Cloud) et garantir une meilleure souveraineté numérique.
Des initiatives existent pourtant. En Afrique du Sud, Teraco Data Environments gère des infrastructures de classe mondiale à Johannesburg et au Cap, attirant AWS et Microsoft. Au Kenya, IXAfrica et Liquid Intelligent Technologies investissent massivement dans des méga data centers. Au Sénégal, PAIX Data Centres construit un hub régional à Dakar.
Au Cameroun, Camtel a inauguré en 2023 son data center de Zamengoué, mais l’offre nationale reste embryonnaire. Résultat : la majorité des données africaines transitent encore par l’Europe ou l’Amérique, générant coûts supplémentaires, latence et vulnérabilités stratégiques.
Les acteurs locaux et startups : une carte à jouer
La souveraineté numérique ne repose pas seulement sur les géants des télécoms. Des acteurs comme Raxio (Ouganda, Mozambique) ou PAIX Data Centres montrent qu’il est possible de bâtir des infrastructures locales neutres et adaptées aux besoins des entreprises africaines.
De leur côté, les startups – de la Silicon Savannah de Nairobi à la Silicon Lagoon de Lagos – développent des services qui reposent sur l’hébergement local de données. En soutenant ces jeunes pousses par des politiques fiscales incitatives et des partenariats public-privé, les États pourraient accélérer leur transition numérique tout en gardant la valeur créée sur le continent.
Des investissements encore insuffisants
Selon Xalam Analytics, les acteurs du numérique devront investir 7 à 8 milliards de dollars par an entre 2025 et 2030 pour suivre la croissance de la demande. Mais la Commission du haut débit avertit : ce montant risque de rester insuffisant face aux nouveaux usages (cloud, IA, métavers).
Le secteur privé reste en première ligne : 62 milliards de dollars sont prévus par les opérateurs mobiles africains entre 2023 et 2030. Mais les gouvernements devront compléter l’effort, via des incitations fiscales, des PPP stratégiques et un cadre réglementaire stable, afin que l’Afrique ne soit pas seulement consommatrice, mais aussi productrice et hébergeuse de données.

Conclusion : entre promesse et dépendance
Ainsi, l’Afrique subsaharienne avance, mais à deux vitesses. Les réseaux mobiles tracent la voie, la fibre progresse mais reste bridée, et les centres de données accusent un retard préoccupant.
L’Afrique connecte, mais n’héberge pas. Tant que ce déséquilibre persistera, la révolution numérique restera inachevée. Pour transformer l’essai, il faudra investir massivement dans les data centers locaux, démocratiser la fibre jusqu’au dernier kilomètre, et créer un cadre propice à l’innovation locale.
Comme le résume un expert du secteur : « Sans souveraineté numérique, l’Afrique risque de n’être que locataire de son avenir digital. »
Pour aller plus loin :
- Commonwealth Business Forum À Windhoek : Camtel Propulse Le Cameroun Vers Un Avenir Numérique Connecté Et Innovant
- Minette Libom Li Likeng aux Conia 2024 : Une Vision pour l’Intelligence Artificielle au Cameroun
- Eutelsat connecte un million de personnes en Afrique subsaharienne : un progrès insuffisant ?
- L’Afrique face au défi de l’intelligence artificielle : Quels pays prennent les devants ?
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- Smartphones Présidentiels En Afrique Centrale : Entre Pouvoir, Sécurité Et Souveraineté Numérique
- Datacenters certifiés et écosystème numérique délaissé : le paradoxe de la gouvernance numérique au Cameroun
- Cameroun : L’intelligence artificielle, un atout stratégique à ne pas négliger
- Fibre optique : MTN Cameroun dénonce une augmentation de 40% de coupures en un an





























































