C’est un document explosif qui redéfinit brutalement l’image de Camtel. L’audit 2015-2021, publié en août 2024 par la Chambre des Comptes, expose un tableau sans concession de l’opérateur public des télécommunications. Derrière les discours sur la “stratégie numérique du Cameroun” se cachent une dette vertigineuse, des infrastructures quasi-inutilisées et une dépendance technologique inquiétante à Huawei. Résultat : une équation risquée pour les finances publiques et pour la souveraineté numérique du pays.
Au-delà des chiffres, c’est la gouvernance de l’entreprise qui est mise en accusation. Comment expliquer qu’une société financée par l’argent des contribuables ait pu laisser dormir des investissements colossaux, tout en confiant sans garde-fous ses systèmes stratégiques à un partenaire étranger ?
Des câbles sous-marins transformés en éléphants blancs
Entre 2015 et 2021, Camtel a injecté des centaines de milliards de FCFA dans trois câbles sous-marins : WACS, NCSCS et SAIL, ce dernier reliant le Cameroun au Brésil. Le constat est accablant :
- WACS : 18,47 % d’utilisation
- NCSCS : 1,25 %
- SAIL : 0,31 % seulement
Près de 100 milliards de FCFA pour un câble quasi inexploité. Camtel justifie cette situation par la faible pénétration d’internet dans la région, des coûts de transit élevés et la concentration du trafic africain vers l’Europe. Mais pour la Chambre des Comptes, c’est surtout l’absence de stratégie commerciale et la concurrence régionale qui expliquent ce naufrage technologique.
Huawei, le partenaire qui tient les clés
L’audit révèle une dépendance totale de Camtel au géant chinois Huawei. Depuis 2015, celui-ci fournit et entretient les systèmes d’information… sans aucun contrat formel. Ce flou contractuel donne à Huawei un accès direct aux codes et données stratégiques de l’opérateur, sans supervision nationale.

Face aux sollicitations, Huawei n’a pas souhaité réagir. Mais cette emprise pose une question brûlante : le Cameroun a-t-il sacrifié sa souveraineté numérique sur l’autel de la facilité technologique ?
Une dette tentaculaire et opaque
Autre point noir : la dette. Camtel affiche un passif de 412 milliards FCFA, dont 90 % auprès d’Exim Bank of China. Les documents financiers transmis sont incomplets, empêchant d’évaluer clairement la viabilité de l’entreprise.
Parmi les projets emblématiques, le Programme National Broadband Network (NBN), censé moderniser la connectivité du pays, reste inachevé malgré des financements massifs. Ce manque de transparence transforme la dette d’entreprise en une bombe à retardement pour les finances publiques.
Procédure pour faute de gestion : l’État frappe
En août 2025, la Chambre des Comptes a ouvert une procédure rare pour faute de gestion visant les dirigeants de Camtel. Si les sanctions sont confirmées, elles pourraient marquer un précédent dans la gouvernance des entreprises publiques.
Six pistes pour un redressement incertain
Pour éviter l’effondrement, les auditeurs formulent six recommandations majeures :
- Assainir les finances et clarifier la dette avec Exim Bank.
- Achever les projets en souffrance, notamment le NBN.
- Sécuriser l’indépendance numérique en formalisant la relation avec Huawei.
- Redresser la gestion sociale en apurant la dette envers le personnel et la CNPS.
- Nettoyer les comptes bancaires en supprimant les comptes dormants.
- Renforcer la transparence par des rapports publics réguliers.
Camtel au bord du gouffre
L’opérateur historique, censé incarner l’ambition numérique du Cameroun, se retrouve aujourd’hui fragilisé par ses propres choix. Entre dettes opaques, infrastructures dormantes et dépendance étrangère, Camtel met en péril non seulement sa survie mais aussi les finances publiques.
Le verdict de la procédure pour faute de gestion est attendu dans les prochains mois. D’ici là, une question hante déjà les décideurs comme les citoyens : Camtel est-elle encore capable de porter le projet numérique du Cameroun ?
Camtel — résumé : dette, câbles sous-utilisés et dépendance
L’audit met en lumière une situation critique : une dette massive (≈ 412,1 Md FCFA), une dépendance technique non contractuelle à Huawei et des câbles sous-marins largement sous-exploités. Une équation lourde de risques financiers et stratégiques pour l’État.
📑 Rapport complet disponible sur le site de la Chambre des Comptes.
Pour aller plus loin :
- Camtel : Un Voyage à travers l’Histoire des Télécommunications au Cameroun
- Cameroun : Paul Biya dit non à la privatisation de Camtel
- Camtel, Huawei et Eximbank : modernisation ou vassalisation numérique du Cameroun ?
- Camtel engrange 11 milliards FCFA malgré une qualité de service contestée
- Camtel : quand le fixe résiste face au mobile
- Camtel appelle à la protection de la fibre optique au Cameroun
- Téléphones fixes à partir de 5000 FCFA : CAMTEL relance la ligne domestique
- Camtel : seulement 0,31 % de ses câbles sous-marins utilisés, un gouffre financier et un risque stratégique






























































