Dans une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE, publiée par TELE ASU ce 03 décembre 2025, un constat s’impose : au Cameroun, l’opérateur public Camtel — censé incarner la souveraineté numérique — gère un réseau fibre étendu, mais l’expérience utilisateur est aujourd’hui minée par des lenteurs, des coupures et une sous-exploitation préoccupante des infrastructures.
Un réseau imposant… mal exploité
Officiellement, le réseau fibre de Camtel s’étend sur 15 812 km, après l’intégration en 2023 d’un linéaire supplémentaire de 812 km rétro-cédé par le fournisseur d’énergie. Des plans annoncés visent même à porter ce backbone entre 17 000 et 22 000 km dans le cadre du programme national 2025-2027.
Sur le plan international, le Cameroun bénéficie d’un atout stratégique rare : l’accès à quatre câbles sous-marins majeurs — SAIL, WACS, SAT‑3 et NCSCS — ce qui donne au pays un avantage potentiel significatif en matière de connectivité régionale et internationale.
Pourtant, un audit rendu public en 2025 révèle une sous-utilisation frappante : Camtel n’exploite que 16 % des capacités totales de ces câbles, et à peine 6 % pour SAIL. Autrement dit, l’essentiel du potentiel de connectivité du pays reste inutilisé.
Conséquence directe : pour les particuliers comme pour les entreprises, l’accès à Internet se transforme souvent en expérience aléatoire, imprévisible, parfois même frustrante.
Budget 2025 : ambitions élevées, résultats en suspens
En janvier 2025, Camtel a validé un budget de 326,2 milliards de FCFA — environ 514,7 millions de dollars américains — destiné à moderniser le réseau, renforcer la qualité de service, multiplier les stations radio et mettre en œuvre les objectifs du plan 2025-2027.
Cette enveloppe, présentée comme un tournant majeur, devait permettre d’en finir avec les pannes récurrentes et les performances insuffisantes. L’entreprise promettait alors une amélioration de la gouvernance, une rationalisation des investissements et une montée en gamme significative de l’infrastructure nationale.
Cependant, sur le terrain, les abonnés constatent peu de changement : les interruptions persistent, la latence demeure élevée, et les fluctuations de débit restent monnaie courante. Malgré les annonces, la fiabilité attendue tarde encore à se matérialiser.
L’écart entre potentiel et service rendu
Le contraste est saisissant :
- Un backbone national dense et modernisé ;
- Une connexion à quatre câbles sous-marins internationaux ;
- Un budget parmi les plus ambitieux du secteur public camerounais.
Mais malgré ces atouts, le taux d’exploitation reste faible, la connectivité demeure irrégulière, et l’utilisateur final ne bénéficie toujours pas d’un service à la hauteur des investissements engagés.
- Cette situation soulève plusieurs interrogations essentielles :
- Pourquoi une si faible utilisation des capacités sous-marines ?
- Comment garantir que les investissements massifs se traduisent en un service concret, stable et accessible ?
- Quel est le coût social et économique d’une connectivité insuffisante pour un pays qui ambitionne une transformation numérique durable ?
Enjeux économiques, sociaux et stratégiques
Pour l’État et les contribuables, les implications dépassent largement la question du confort numérique. Selon les projections, une exploitation optimale des câbles sous-marins pourrait générer jusqu’à 13,6 milliards de FCFA par an (soit environ 24,2 millions de dollars) de revenus supplémentaires.
L’ensemble de l’écosystème digital — startups, fintechs, services administratifs, télétravail, éducation en ligne — dépend d’une connectivité stable. Une performance erratique freine l’innovation, complique l’activité économique et crée un terrain fertile pour les frustrations citoyennes.
En période de crise politique ou de forte actualité, des interruptions répétées limitent par ailleurs la circulation de l’information et fragilisent la souveraineté numérique nationale.
Comment redonner vie à la fibre patriotique ?
Pour que la “fibre nationale” cesse d’être un slogan et devienne un vrai levier de développement, plusieurs axes sont incontournables :
- Publier de manière régulière les audits et les indicateurs de performance liés aux câbles sous-marins et au backbone national.
- Mettre en place de véritables SLA (Service Level Agreements) assortis de pénalités en cas de non-respect.
- Accélérer la mise en place de points d’échange Internet au niveau national, pour réduire la dépendance au transit international et améliorer la qualité locale.
- Adopter une politique de maintenance proactive et transparente, afin de réagir rapidement en cas d’incidents ou de sabotage.
- Refaire du client final la priorité absolue, en alignant les investissements non plus sur le volume de fibre posé, mais sur la qualité tangible de l’expérience utilisateur.
Encadré — Chiffres clés
| Infrastructure | Statut actuel | Potentiel / Défi |
|---|---|---|
| Fibre terrestre | 15 812 km | Extension envisagée à 17–22 000 km |
| Câbles sous-marins | 4 raccordés (SAIL, WACS, SAT-3, NCSCS) | Capacité sous-exploité : 16 % (SAIL : 6 %) |
| Budget 2025 | 326,2 milliards FCFA (~514,7 M USD) | Modernisation + ambition 5G |
| Opportunité de revenus | Jusqu’à 13,6 milliards FCFA/an | Exploitation complète des câbles |
Conclusion : le test final de la souveraineté numérique
Camtel demeure un acteur stratégique, incontournable dans l’architecture numérique du Cameroun. Mais aujourd’hui, le plus grand défi n’est ni technologique ni budgétaire : il est opérationnel, structurel et organisationnel. Le pays possède la fibre, les câbles, et désormais les moyens financiers. Ce qui manque encore, c’est la cohérence entre le potentiel existant et le service rendu.
Tant que cette équation restera déséquilibrée, la fibre nationale ne pourra prétendre incarner la souveraineté numérique. Et dans un secteur où la confiance se mesure en millisecondes, le citoyen reste le juge ultime — et parfois le premier perdant.
Pour aller plus loin :
- CAMTEL : dettes dissimulées, câbles sous-marins fantômes et emprise de Huawei – l’audit qui ébranle l’opérateur national
- Camtel : seulement 0,31 % de ses câbles sous-marins utilisés, un gouffre financier et un risque stratégique
- Camtel, Huawei et Eximbank : modernisation ou vassalisation numérique du Cameroun ?
- CAMTEL et la Fibre Optique au Cameroun : Révolution Numérique ou Mirage Technologique ?
- Cameroun – Sabotages à répétition : CAMTEL coupée à Mfou, la fibre optique en état d’alerte































































