Le smartphone remplace progressivement les agences de transfert
À Paris, Bruxelles, Montréal ou Berlin, un réflexe disparaît peu à peu au sein des diasporas d’Afrique centrale. Celui de pousser la porte d’une agence de transfert d’argent pour envoyer de l’argent à la famille restée au pays.
Désormais, quelques secondes suffisent. Un smartphone, une application mobile et un portefeuille numérique remplacent progressivement les comptoirs physiques qui ont dominé les flux financiers africains pendant des décennies.
Cette bascule, silencieuse mais massive, redessine aujourd’hui l’équilibre financier de toute la Cemac. Selon les dernières données publiées par Banque des États de l’Afrique centrale, plus de 1 354 milliards de FCFA ont été transférés directement vers des comptes Mobile Money en 2024. Selon le rapport 2024 de la BEAC consacré aux services de paiement dans la Cemac, ces transferts internationaux reçus directement sur des portefeuilles mobiles confirment une accélération spectaculaire des usages financiers numériques au sein des diasporas d’Afrique centrale.
Derrière ce chiffre record se cache bien plus qu’une simple évolution technologique : une profonde recomposition du pouvoir financier en Afrique centrale.
Les géants historiques du transfert d’argent perdent du terrain
Longtemps, les transferts internationaux de la diaspora ont reposé sur un oligopole relativement stable dominé par Western Union, MoneyGram, les banques commerciales et quelques réseaux spécialisés. Ce modèle commence désormais à perdre du terrain face à une nouvelle génération d’acteurs numériques portée par les télécoms et les fintechs.
Le phénomène est particulièrement visible au Cameroun, devenu l’épicentre du Mobile Money dans la sous-région. Selon la BEAC, le pays concentre plus de 65 % des comptes Mobile Money de toute la Cemac, confirmant son statut de locomotive régionale de la finance mobile.
Cette domination s’explique par l’implantation agressive des géants télécoms comme MTN et Orange, dont les services MTN Mobile Money et Orange Money se sont imposés dans les usages quotidiens. Paiement de factures, règlement de services, achat de crédit téléphonique, commerce de proximité ou transferts familiaux : le portefeuille mobile devient progressivement le centre nerveux des transactions du quotidien.
L’Europe devient le principal moteur des transferts mobiles
Mais l’élément le plus stratégique vient désormais de l’international.
Les ressortissants de la Cemac vivant dans l’Union européenne ont transféré environ 804 milliards de FCFA vers des comptes Mobile Money en 2024. L’Amérique du Nord suit loin derrière avec près de 275 milliards de FCFA, tandis que les diasporas africaines hors CEDEAO ont injecté plus de 172 milliards de FCFA dans les portefeuilles numériques de la sous-région. Ces chiffres proviennent également du rapport annuel 2024 de la BEAC sur l’évolution des services de paiement régionaux.
Cette montée en puissance des transferts mobiles traduit une transformation générationnelle profonde. Une partie importante des diasporas africaines ne considère plus les banques traditionnelles comme la porte d’entrée naturelle des transferts d’argent. Le smartphone devient désormais l’interface principale entre les travailleurs expatriés et leurs familles.
Le paradoxe africain : faible bancarisation, ultra-numérisation financière
Le basculement est d’autant plus spectaculaire que l’Afrique centrale reste paradoxalement l’une des régions les moins bancarisées du continent. Pourtant, elle devient simultanément l’une des plus dynamiques en matière de finance mobile.
Ce paradoxe résume à lui seul la révolution en cours : l’absence d’infrastructures bancaires classiques a accéléré l’adoption des infrastructures financières mobiles.
Dans plusieurs zones rurales du Cameroun, du Congo ou du Gabon, ouvrir un compte bancaire demeure parfois complexe. En revanche, disposer d’un portefeuille Mobile Money ne nécessite qu’un téléphone mobile et une pièce d’identité. Cette accessibilité change radicalement la circulation de l’argent dans les économies locales.
La BEAC explique cette accélération par plusieurs facteurs : baisse des coûts de transaction, rapidité quasi instantanée des transferts, amélioration des réseaux télécoms, démocratisation des smartphones et montée de l’interopérabilité entre opérateurs financiers.
Les télécoms deviennent les nouvelles infrastructures financières
Cette interconnexion devient un levier stratégique majeur. Les plateformes de transfert internationales collaborent désormais directement avec les opérateurs Mobile Money pour permettre des transferts transfrontaliers quasi instantanés. Le modèle économique change donc profondément : l’argent n’a plus besoin de passer systématiquement par les circuits bancaires conventionnels avant d’atteindre les utilisateurs finaux.
Derrière cette évolution se joue aussi une véritable bataille industrielle.
Les opérateurs télécoms ne se contentent plus de vendre de la connectivité. Ils deviennent progressivement des infrastructures financières à grande échelle. En Afrique centrale, certains services Mobile Money traitent désormais davantage de transactions quotidiennes que plusieurs établissements bancaires traditionnels.
Cette montée en puissance fragilise naturellement les acteurs historiques du transfert d’argent. Pendant des années, les banques et agences spécialisées contrôlaient ce que les analystes appellent le « dernier kilomètre financier » : la capacité de remettre physiquement l’argent au destinataire final. Le Mobile Money vient précisément casser cette dépendance.
Le smartphone devient simultanément une banque, un portefeuille numérique, un terminal de paiement et un outil de transfert international.
L’Afrique subsaharienne devient le laboratoire mondial du Mobile Money
La dynamique dépasse d’ailleurs largement la Cemac. Selon les données de GSMA, l’Afrique subsaharienne concentre aujourd’hui près de la moitié des comptes Mobile Money actifs dans le monde, faisant du continent — et désormais de la Cemac — l’un des principaux laboratoires mondiaux de la finance mobile.
Ce leadership africain transforme progressivement le continent en terrain d’expérimentation grandeur nature pour les services financiers numériques du futur.
Dans la Cemac, cette explosion des usages se reflète directement dans les volumes financiers. La valeur globale des transactions Mobile Money a dépassé 34 788 milliards de FCFA en 2024, contre environ 28 911 milliards un an plus tôt, soit une progression supérieure à 20 %.
Fintechs, cybersécurité et souveraineté : les prochains défis
Cette croissance fulgurante attire désormais une nouvelle génération d’acteurs technologiques. Les fintechs africaines cherchent à s’imposer sur des segments de plus en plus variés : microcrédit, épargne numérique, paiements marchands, assurances mobiles ou transferts internationaux low-cost. Des entreprises comme Wave Mobile Money, Taptap Send ou Maviance participent déjà à cette reconfiguration rapide du paysage financier africain.
Cependant, cette accélération soulève aussi plusieurs zones de tension.
La cybersécurité devient un enjeu critique à mesure que les flux numériques augmentent. Les fraudes mobiles, arnaques par SMS, usurpations d’identité et attaques contre les comptes Mobile Money progressent parallèlement à l’adoption massive des services financiers numériques.
Les autorités monétaires devront également relever un défi plus structurel : celui de la souveraineté financière numérique. Car derrière le succès du Mobile Money se dessine une question stratégique majeure pour les États africains : qui contrôlera les infrastructures monétaires numériques de demain ?
Une révolution financière qui ne fait probablement que commencer
Les banques traditionnelles tentent désormais de réagir en accélérant leur transformation digitale. Mais dans plusieurs marchés africains, les télécoms disposent déjà d’une avance considérable : un maillage territorial dense, une relation quotidienne avec les utilisateurs et une capacité de déploiement technologique extrêmement rapide.
La prochaine étape pourrait être encore plus disruptive.
L’arrivée progressive des monnaies numériques de banque centrale, l’intégration future de l’intelligence artificielle dans les services financiers mobiles ou encore l’émergence des stablecoins pourraient profondément modifier l’économie numérique africaine au cours des prochaines années.
Une chose semble néanmoins déjà acquise : dans une partie de l’Afrique centrale, le smartphone est en train de devenir plus important qu’une agence bancaire.
Et cette révolution financière, pilotée depuis les écrans mobiles des diasporas africaines, ne fait probablement que commencer.
Sources
- BEAC – Rapport 2024 sur les services de paiement dans la Cemac
- BEAC – Rapports officiels sur les systèmes de paiement
- GSMA Mobile Money Metrics
- Investir au Cameroun































































