Le gouvernement camerounais a officiellement lancé sa Stratégie nationale d’intelligence artificielle (SNIA) lors d’une cérémonie présidée par la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng. Présentée comme une initiative structurante à long terme, la SNIA vise à transformer le Cameroun en un pôle technologique de référence sur le continent africain, tout en développant une intelligence artificielle souveraine, inclusive et durable.
« L’objectif global de la SNIA est de faire du Cameroun un hub de référence en intelligence artificielle en Afrique à travers des solutions souveraines, inclusives, durables et ancrées dans les valeurs africaines. »
— Minette Libom Li Likeng, ministre des Postes et Télécommunications
Chiffres clés de la stratégie SNIA
| Indicateur | Cible à l’horizon 2040 |
|---|---|
| Talents formés | 60 000, dont 40 % de femmes |
| Emplois directs créés | 12 000 |
| Contribution au PIB | 0,8 % à 1,2 % |
| Solutions IA souveraines | 12 |
| Centres d’excellence IA | 5 (un par grande région) |
| Personnes formées chaque année | 4 000 |
| Lancement de la feuille de route | Prévu avant fin 2025 |
| Modèle linguistique local (GPT) | « GPT Cameroun », multilingue et culturellement ancré |
Une feuille de route chiffrée et sectorisée
Lancée avec une perspective de quinze ans, la SNIA fixe des objectifs précis et mesurables. En plus de la formation massive de talents, le plan ambitionne la création d’un tissu dense d’innovation locale, appuyé par des centres d’excellence en IA répartis sur l’ensemble du territoire.
La dimension sociale y est également affirmée, avec des dispositifs spécifiques pour favoriser la participation des femmes, notamment des bourses dédiées, des campagnes d’information ciblées dans les lycées techniques et des programmes de mentorat appuyés par des ONG locales.
Gouvernance éthique et cadre réglementaire
Contrairement à de nombreuses stratégies africaines qui abordent l’IA sous un angle purement technologique, la SNIA camerounaise introduit une architecture de gouvernance avancée. Un Conseil présidentiel de l’intelligence artificielle sera chargé de la supervision globale, notamment sur les volets éthiques, juridiques et liés à la protection des données.
Le cadre réglementaire en cours d’élaboration devra encadrer l’ensemble du cycle de vie des applications IA : collecte, traitement, hébergement, auditabilité des algorithmes, impact social, biais discriminatoires.
Les sept piliers de la stratégie
Le socle de la SNIA repose sur sept axes stratégiques :
- Coopération régionale et internationale
Développement d’un réseau d’IA en Afrique centrale, exportation de solutions « Made in Cameroon ». - Innovation sectorielle
Intégration de l’IA dans les secteurs prioritaires tels que l’agriculture, la santé, l’éducation et la justice. - Développement du capital humain et de la recherche
Formation de 4 000 personnes par an, structuration des filières IA dans l’enseignement supérieur, appui aux doctorants et chercheurs. - Infrastructures technologiques souveraines
Déploiement de systèmes d’edge computing, alimentés par l’énergie solaire, pour un traitement décentralisé des données. - Gouvernance des données et services publics
Création d’un lac de données gouvernementales, adoption d’une politique Open Data, digitalisation des services. - Cadre éthique et réglementaire
Mise en place du Conseil présidentiel, loi-cadre en cours de rédaction sur l’intelligence artificielle. - Multilinguisme et inclusion
Développement de modèles linguistiques adaptés aux langues nationales pour une IA culturellement pertinente.

Un écosystème en construction
La mise en œuvre de cette stratégie intervient dans un contexte de transition numérique partiellement amorcée. Si les infrastructures de connectivité progressent, les capacités locales de calcul restent limitées. La généralisation des usages IA nécessitera un renforcement massif des datacenters, des réseaux électriques, et des équipements distribués dans les zones rurales.
L’absence actuelle de financement détaillé interroge. Plusieurs observateurs appellent à une clarification rapide du budget, au regard des ambitions exprimées.
GPT Cameroun : une IA pour les langues nationales
L’une des singularités de la SNIA est l’annonce d’un modèle de traitement automatique du langage spécifiquement camerounais. Inspiré de GPT-4, le GPT Cameroun vise à intégrer les langues telles que le fulfulde, le duala, le basaa, l’ewondo ou encore le pidgin dans des interfaces conversationnelles, systèmes de traduction ou services publics numériques.
Son développement nécessite cependant des ressources linguistiques conséquentes, une infrastructure de calcul spécialisée, ainsi qu’un écosystème de recherche en traitement du langage naturel encore en émergence.
Le Cameroun dans la dynamique continentale
Le Cameroun rejoint ainsi une dizaine de pays africains ayant défini une politique nationale sur l’IA. Mais peu ont mis l’accent sur les langues, la gouvernance éthique ou l’exportation de solutions souveraines.
| Pays | Année de lancement | IA souveraine | Inclusion linguistique | Budget connu |
|---|---|---|---|---|
| Cameroun | 2025 | Oui | Oui | Non communiqué |
| Rwanda | 2019 | Partielle | Non | ≈ 20 M USD |
| Maroc | 2021 | En projet | Partielle | N/C |
| Sénégal | 2023 | Non | Non | ≈ 43 M EUR |
Le modèle camerounais s’inscrit dans une logique de différenciation stratégique fondée sur la diversité linguistique, la souveraineté des données et l’accès équitable à la technologie.
Perspectives et prochaines étapes
La SNIA prévoit la publication d’une feuille de route opérationnelle avant fin 2025, assortie d’indicateurs de suivi à l’horizon 2030, puis 2040. Les premières solutions d’IA camerounaises devraient voir le jour dès 2026 dans les secteurs de l’agriculture et de la santé. Des mécanismes de concertation multi-acteurs (start-up, chercheurs, administrations, usagers) seront instaurés à intervalles réguliers.
Une ambition exigeante mais structurée
La stratégie camerounaise d’intelligence artificielle se distingue par une approche multidimensionnelle et une volonté affichée de ne pas reproduire les modèles exogènes. Si l’exécution suit le niveau d’ambition affiché, le pays pourrait s’imposer comme l’un des pôles émergents de l’intelligence artificielle francophone en Afrique.
Pour aller plus loin :
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