Le chiffre donne le vertige : 108,39 milliards de FCFA injectés dans un seul projet d’infrastructure numérique. Mais derrière cette enveloppe validée par le gouvernement camerounais avec la China Exim Bank, se joue bien plus qu’un simple chantier de télécommunications. Il s’agit d’un pari stratégique sur l’avenir de l’internet national — et peut-être sur la place du Cameroun dans la nouvelle géographie numérique de l’Afrique centrale.
Dans l’économie digitale contemporaine, la véritable richesse ne réside plus seulement dans les smartphones ou les applications. Elle se niche dans les réseaux de transport de données qui soutiennent l’ensemble de l’écosystème numérique. Au centre de cette mécanique se trouve une architecture décisive : le backbone fibre optique, autrement dit le grand réseau de transport qui fait circuler l’internet à l’échelle du pays.
Avec la phase IV de l’extension du backbone national, Yaoundé cherche à renforcer ce réseau qui relie villes, opérateurs télécoms, centres de données et points d’interconnexion internationaux. Un projet qui pourrait transformer durablement l’architecture numérique du pays — à condition, bien sûr, que les promesses techniques finissent par se traduire dans l’expérience réelle des internautes.
Le réseau que les internautes ne voient jamais… mais dont dépend tout l’internet
Lorsqu’un utilisateur lance une vidéo, télécharge une mise à jour Android ou participe à une réunion en visioconférence, il imagine rarement le parcours complexe que suivent ses données.
Avant d’atteindre les antennes mobiles ou les box internet, ces flux transitent d’abord par un réseau de transport à très grande capacité : le backbone national. On peut le comparer à une grande autoroute numérique reliant les principales villes et infrastructures du pays.
Au Cameroun, ce réseau est largement exploité par CAMTEL, l’opérateur public historique. Les opérateurs mobiles — notamment MTN Cameroun et Orange Cameroun — utilisent ensuite cette infrastructure pour acheminer leur trafic vers les utilisateurs.
Autrement dit, même si un opérateur dispose d’antennes modernes ou d’offres data attractives, la qualité globale de l’internet dépend aussi de la robustesse de ce réseau central de transport.
4 000 kilomètres de fibre supplémentaires pour muscler le réseau
Depuis plus d’une décennie, le Cameroun investit progressivement dans cette infrastructure stratégique, notamment dans le cadre du projet régional Central African Backbone.
Le pays disposait déjà d’environ 12 000 kilomètres de fibre optique terrestre à la fin des années 2010. Selon plusieurs sources économiques et sectorielles, la phase IV actuellement financée pourrait permettre l’installation d’environ 4 000 kilomètres supplémentaires, ce qui porterait le réseau national à plus de 16 000 kilomètres de fibre.
L’objectif est clair : augmenter la capacité de transport des données entre les régions, améliorer la résilience du réseau et absorber la croissance rapide du trafic internet.
Car la consommation de données explose. Streaming vidéo, réseaux sociaux, cloud, fintech, plateformes éducatives ou e-commerce : toutes ces activités reposent sur une infrastructure capable de transporter des volumes gigantesques de données en permanence.
Même si les effets complets de ce projet ne se feront pas sentir immédiatement, ces nouveaux kilomètres de fibre posent les bases d’une amélioration progressive de l’internet national. Cette amélioration se mesurera au fil du déploiement des nouveaux câbles et de la réorganisation des flux de données sur le territoire.
Pourquoi plus de fibre peut, parfois, signifier un internet plus rapide
Pour les internautes, la question essentielle reste simple : est-ce que cette nouvelle fibre va améliorer la connexion au quotidien ?
La réponse est oui… mais pas immédiatement.
Le backbone n’est pas le réseau qui connecte directement les maisons ou les smartphones. Il agit plutôt comme une autoroute centrale qui transporte les flux entre les opérateurs et les points d’accès internationaux.
Lorsque ce réseau de transport manque de capacité, des congestions apparaissent. Les vidéos mettent plus de temps à charger, les appels vidéo deviennent instables et les téléchargements ralentissent aux heures de pointe.
En augmentant la capacité du backbone, les opérateurs peuvent mieux répartir le trafic et réduire ces goulots d’étranglement. À plus long terme, cela peut faciliter le développement de la fibre à domicile, l’installation de data centers locaux et la montée en puissance de technologies comme la 5G.
CAMTEL, pivot discret de l’économie numérique
Au cœur de ce dispositif se trouve CAMTEL, dont le rôle dépasse largement celui d’un simple opérateur.
L’entreprise publique gère une grande partie du réseau national de transport et vend de la capacité aux opérateurs télécoms, aux entreprises et aux fournisseurs d’accès internet. Dans cette architecture, le backbone agit comme un marché de gros de la bande passante.
La logique économique est, au fond, assez simple. Lorsque la capacité disponible augmente, le coût du transport des données peut théoriquement diminuer. Si cette baisse se répercute sur le prix de gros payé par les opérateurs, elle peut ensuite — à condition que la concurrence joue réellement et que la régulation suive — influencer le prix de la data pour les consommateurs.
Mais la réalité est plus complexe. Le prix final dépend aussi d’autres facteurs : la concurrence entre opérateurs, les investissements dans le dernier kilomètre, la maintenance du réseau ou encore la régulation du marché.
La valeur de cette infrastructure dépendra également de la capacité du pays à assurer la maintenance des câbles et à limiter les perturbations techniques, notamment les coupures de fibre causées par des travaux publics ou des actes de vandalisme, un problème régulièrement signalé dans plusieurs régions.
Le Cameroun dans la course africaine aux infrastructures numériques
L’extension du backbone camerounais s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large. Partout sur le continent, les États investissent massivement dans les infrastructures numériques pour soutenir leur transformation économique.

Le Kenya a construit l’un des écosystèmes technologiques les plus dynamiques d’Afrique. Le Rwanda poursuit une stratégie nationale ambitieuse de connectivité. Le Maroc accélère le déploiement de la fibre à domicile et des services numériques.
Le Cameroun dispose néanmoins d’un atout stratégique : sa position géographique et ses connexions internationales. Le pays est relié à plusieurs câbles sous-marins et sert déjà de point de transit pour plusieurs pays voisins.
Un backbone national plus puissant pourrait ainsi renforcer cette position et transformer le Cameroun en hub numérique régional pour l’Afrique centrale.
Un investissement stratégique… mais sous surveillance économique
Cet ambitieux projet intervient toutefois dans un contexte budgétaire délicat.
La dette publique du Cameroun s’élevait à environ 14 200 milliards de FCFA à la fin de 2024, soit près de 45,6 % du PIB. Le Fonds monétaire international classe le pays parmi ceux présentant un risque élevé de surendettement, même si le ratio reste inférieur au plafond de 70 % fixé par la CEMAC.
Le véritable enjeu ne réside donc pas uniquement dans l’endettement, mais dans la capacité des investissements publics à générer un retour économique réel.
Les infrastructures numériques font souvent partie des investissements les plus structurants : elles soutiennent l’innovation, attirent les entreprises technologiques et facilitent la digitalisation des services publics.
Le vrai test : transformer la fibre en internet réel
Dans les télécommunications, les kilomètres de fibre posés ne racontent jamais toute l’histoire.
L’expérience des utilisateurs dépend aussi d’autres facteurs : la qualité des réseaux d’accès, la maintenance des infrastructures, la densité des antennes mobiles et la résilience des câbles internationaux.
Le défi pour le Cameroun sera donc de transformer cette nouvelle infrastructure en bénéfices concrets pour les internautes.
Car dans l’économie numérique moderne, la différence entre un projet ambitieux et une véritable révolution se mesure rarement en kilomètres de fibre — mais plutôt en qualité de connexion dans le quotidien des citoyens.
Pour aller plus loin :
- CAMTEL forme 350 jeunes pour le numérique… pendant que les critiques sur le réseau persistent
- CAMTEL sous tension : une publication de N’zui Manto relance le débat sur la gouvernance de la bande passante
- Starlink au Cameroun : l’Internet par satellite peut-il bousculer le duopole MTN‑Orange ?
- CAMTEL–Ethio Telecom : l’accord qui pourrait enfin remodeler le numérique camerounais — entre ambitions, défis et réalités de terrain
- Camtel : fibre nationale, promesses ratées — enquête sur une souveraineté numérique en panne
- MTN Cameroun : quand la fibre craque, c’est toute une nation qui trinque
- Camtel, Huawei et Eximbank : modernisation ou vassalisation numérique du Cameroun ?
- Japon – 1,02 petabit par seconde : quand Internet franchit le mur de la lumière






























































